Archives mensuelles : février 2014

Sous les pavés

Effarement, incrédulité, colère. Face au crescendo de réflexions absurdes, prendre le temps pour ne pas rester sur la seule ligne de l’émotion.

Un homme politique a montré un livre du doigt. Ce n’est jamais bon signe. L’appel à la censure comme attrape-voix des fanatiques n’est qu’un bégaiement sordide de l’Histoire. La prise en otage de l’enfance, la veulerie de certains politiques, leur soumission à un intégrisme délirant et néanmoins parfaitement manigancé, tout a été écrit, tout a été dit. Tout comme a été souligné ce plein feu médiatique inattendu sur la littérature jeunesse.

Une semaine après cette attaque en règle et les réponses implacables qui l’ont suivie, je me sens confortée dans ma démarche d’écrivain : face aux menaces contre la liberté d’écrire, la réponse est l’écriture même et le refus de toute auto-censure.

Consciente du déplorable état du monde, j’écris des livres que liront des enfants, des adolescents avec qui je veux aussi partager des idées progressistes. Avec des mots, j’ouvre devant eux des espaces, je leur donne à lire d’autres horizonsd’autres possibles. Car qui voudrait grandir dans la société qu’on leur donne à vivre sans l’espoir de la changer ? Une planète épuisée par cette folle idée de course à la croissance, des hommes qui se battent, manipulés par d’autres hommes pour une mainmise sur des champs de pétrole ou de minerais, des femmes soumises à un diktat masculin qu’il faut sans cesse combattre, des enfants oubliés, abandonnés à leurs pulsions devant des écrans incontrôlés. Des humains humiliés par d’autres, encore et encore. Et le mensonge, autour d’eux. Comment peut-on avoir envie de vivre là-dedans ? Ouvrir un livre est parfois la seule porte donnée à ces enfants condamnés au pessimisme.

à l'attaque, tous solidaires...Après l’enfance vient l’adolescence. Et le choix de la vie, des vies que l’on veut vivre. Le choix de se battre pour exister dans une société où les mots “liberté, égalité, fraternité” ne sont pas des leurres. Où le mot “résistance” prend tout son sens.

Nécessaire résistance, quand les réactionnaires se rengorgent de la caisse de résonance médiatique, qu’ils en rajoutent, prennent leurs aises, et là, il y a danger. Résistance au “tous pourris”, résistance à des lendemains qui ne chantent pas, résistance à la conformité, aux uniformes, aux maîtres à penser. « Créer, c’est résister. Résister, c’est créer », c’est Stéphane Hessel qui l’écrit (dans Indignez-vous). J’ajoute, résister comme pulsion de vie. Résister comme on respire.

Ma résistance à moi passe par l’écriture. Écrire, encore, sans auto-censure. Construire ces portes, ces fenêtres pour que le souffle passe.

Sans doute ce monde en pleine mutation trouble, inquiète. Internet, les réseaux, la numérisation de tout un pan de notre quotidien, les imprimantes 3D qui vont changer le visage de l’économie, les bitcoins dont on parle maintenant, cette monnaie qui peut faire exploser notre façon de penser les échanges, nous sommes des hommes et des femmes préhistoriques qui regardons le feu. Certains se demandent ce qu’on va en faire pour vivre mieux ensemble ; d’autres, plus nombreux, ont peur, ils attaquent et… risquent d’éteindre ces braises susceptibles de faire évoluer l’humanité.

Ils salissent jusqu’au mot “printemps”. Pourtant, c’est bien d’un printemps des idées dont on a besoin. Et si, au lieu de redouter des lendemains sombres, on se battait pour faire entrer le soleil, à nouveau, dans nos villes, dans nos vies ? Mai 68, c’était un beau printemps.

Sous les pavés, la plage. Sous nos livres, l’espoir d’une société digne, libre et solidaire.

Cécile Roumiguière aux mots, Carole Chaix aux images,
avec tout notre soutien à Claire Franek, Marc Daniau
et tous ceux qui sont visés par les attaques des censeurs de tous poils.